La Simplicité

Pourquoi faire simple quand on peut faire une revue ?

publié, Septembre 2026
Édito
Apolline GARREL

« La simplicité est comme le silence, elle disparaît dès qu’on en parle », écrit Ludovic Charpentier en ouverture du premier texte de ce numéro. De fait, écrire sur un tel thème est un défi qui s’avère particulièrement... complexe : c’est déjà ne plus se contenter de reconnaître les choses simples et de les vivre. Placer des mots sur la simplicité l’alourdit, un peu à la manière des commentaires littéraires des textes comiques ou humoristiques : en analysant le comique, on se prive de son évidence immédiate, et en explicitant les ressorts de l’humour, on le couvre, le recouvre d’une chape qui ne peut que le trahir en tentant - parfois très intelligemment - de le traduire.

Célébrer la beauté de la simplicité, comme nous le faisons dans ce numéro, est donc courir un double risque : manquer son essence, ou encore la compliquer inutilement ; car le contraire de « Simple » est certes « Complexe », mais aussi bien « Compliqué ».

Nous avons donc tâché de rendre hommage à la belle complexité de la simplicité, sa diversité et sa richesse, sans la compliquer à plaisir, mais sans pour autant nous croire obligés de sacrifier l’étonnement, presque l’énigme qu’elle peut parfois constituer. Si complexifier à outrance peut renvoyer à notre goût parfois complaisant pour la ou les complications, simplifier à outrance nous fait quitter la simplicité pour le simplisme.

La simplicité est complexe parce qu’elle est en fait multiple : elle peut renvoyer à l’évidence des sensations ou encore des émotions élémentaires, à un contact avec le monde, parfois silencieux, qui nous apparaît à tort ou à raison comme universel (Ludovic Charpentier évoque la nature, riche de sons mais loin des « bruits » parasites qui parfois nous rendent le réel inaudible).

Chez Pascal Cantais, elle se fait polysémique avec malice, mais nous rappelle aussi comment la rencontre avec certains souvenirs historiques graves ou perturbants nous ramène à l’essentiel. Les poèmes de Vincent Alvernhe la voient comme une épure, un refus d’imposer au lecteur une signification unique qui serait celle de l’auteur, et une volonté de passer par la suggestion et l’économie des mots pour ouvrir à la liberté interprétative : un poème simple peut alors être complexe à interpréter, justement parce qu’il ne nous domine ni ne disserte.

Nicolas Perdu fait pour sa part de la simplicité un travail paradoxal ; il nous faut œuvrer pour retrouver, derrière les masques sociaux, les émotions premières et simplement humaines. Nous aspirons bien souvent, tel Rousseau au XVIIIe siècle, à une transparence sans obstacle dans les relations humaines, qui nous ramènerait tant à la joie qu’au contact, à l’unité de notre humanité. La simplicité est-elle alors un état originel, ou une caractéristique de certains êtres (les « simples d’esprit » voire les idiots dont parle Apolline Garrel dans un éloge du célèbre Ravi de la crèche), ou encore un travail, une conquête ? Pour Saint Thomas, figure biblique du chercheur inquiet et de l’incrédule qui apparaît en contrepoint du Ravi dans le texte d’Apolline, la simplicité de la Foi s’avère le résultat d’une expérience et d’un travail sur soi, ce que Pascal Cantais rejoint à sa manière par la métaphore de l’escalier.

« Dans la vie rien n’est simple », termine Ludovic Charpentier en évoquant les paroles douloureuses, difficiles mais nécessaires, que nous impose parfois la vie. Les recherches en pédopsychiatrie et développement de l’enfant nous apprennent qu’avant même le langage, le bébé humain est déjà d’une complexité insoupçonnée : percevant bien des dimensions de son entourage, pouvant déjà sombrer dans la souffrance et la dépression, il quitte assez vite la simplicité de la fusion avec la figure maternelle pour apprendre la différenciation, les limites de son corps, de ses désirs… Nous rêvons cependant parfois l’enfance comme le paradis de la simplicité, loin de certaines difficultés et aussi des questionnements inutiles. Disons que la complexité de l’enfant est peut-être différente de celle de l’adulte…

Le désir de simplicité serait-il alors un désir d’antidote à certaines complications humaines ? Mais la complexité peut elle aussi susciter des émotions positives et... simples : tel est l’émerveillement du scientifique découvrant l’infinie complexité de l’univers, grand enfant instruit chez Nicolas Perdu.

Simplicité et complexité, complémentaires, parfois opposés… ont aussi chacune leur part claire et leur part sombre. Le monde est complexe et beau, joie pour l’intelligence ; le monde est parfois épuisant. La vie est simple et belle : la vie est terriblement, affreusement simple. Régie par les lois de la nature elle ignore purement et simplement nos tourments. « La vie s’en fout / La Vie n’a rien voulu du tout » écrivait il y a une vingtaine d’années le poète Matthias Vincenot. Et la simplicité peut bien sûr aussi virer à la crédulité, à la naïveté au sens péjoratif du terme…

Les choses décidément se compliquent ! Est-ce donc se torturer inutilement l’esprit que de tenter de définir la simplicité , de la cerner, elle qui se vit et pourtant se dérobe ? Peut-être, si la simplicité est un chemin, trouverez-vous ici des pistes... ou alors comme nous l’espérons aussi, le simple abandon au plaisir de la lecture.

Merci et belles découvertes !

Dans la vie, rien n'est simple.
Dans la vie, rien n'est simple.
Ludovic CHARPENTIER

J’ai passé plusieurs heures à écrire un paragraphe exprimant mes réflexions sur la simplicité :

« La simplicité est comme le silence, elle disparait dès qu’on en parle. Cela tient peut-être à la qualité même d’être simple, celle d’être comme un langage qui n’aurait pas besoin de paroles, ou si peu, pour être compris. Il est d’ailleurs à noter que le silence est, dans son sens originel, l'état de la personne qui s'abstient de parler. Dans le langage courant le silence est devenu l’absence de bruit, et le simple celui qui ferait mieux de se taire. Mais en se promenant dans une forêt silencieuse où chantent les oiseaux et les feuilles bercées par le vent, on admettra que le silence est surtout l’absence de bruits indésirables, laissant place à ce que les oiseaux et le vent ont à nous apporter. On tient là peut-être une définition de la simplicité, c’est ce seuil au-delà duquel la réalité devient un bruit sourd, et en deçà duquel elle devient inaudible. »

Au fil de mes relectures, j’ai reformulé certaines phrases, en ai supprimé d’autres qui me semblaient pédantes et compliquées. Même ainsi, le paragraphe ne me satisfaisait pas car il me semblait encore beaucoup trop dense. J’ai bien-sûr quelque chose à dire sur la simplicité, mais c’est comme une démangeaison que j’ai beau gratter, elle reste encore à l’intérieur de ma peau. Je pense que je vais arrêter d’en dire davantage. Parce qu’on fond, la simplicité c’est d’avoir conscience que quelque chose nous perturbe, nous est dissonant, et d’y travailler pour en faire quelque chose de vivable, à défaut d’être harmonieux. C’est finalement ce que j’ai enfin réussi à produire en écrivant ce deuxième paragraphe, n’est-ce pas ? Je conclurais avec la scène finale du film « Parle avec elle » d’Almodovar où Marco décide de révéler à Alicia les évènements dramatiques qui se sont passés lorsqu’elle était dans le coma. Marco dit à Katerina, la professeure de ballet qui a aidé Alicia à reprendre la danse à la suite de son coma, que ce qu’il va dire sera simple. Katerina, habituée étant donné sa profession, à ce que la douleur soit toujours mêlée à la beauté et l’apparente simplicité des gestes, répond cette simple phrase : « Dans la vie, rien n’est simple. Je suis professeure de ballet et rien n’est simple ».

Dinant, marche vers la citadelle
Dinant, marche vers la citadelle
Pascal CANTAIS

L’intention était au rendez-vous, prévu derrière la grille et devant le guichet, sans que la dame dans sa fenêtre ne soit au courant. L’escalier de pierre, d’une simplicité linéaire, m’accueillait. Si la ligne droite est aussi la plus courte, elle n’est pas la plus facile, quand elle grimpe un piton rocheux. Et aux hautes marches, succédaient les paliers, trèves pour les enjambées et le souffle excédé. L’entrain me gagnait néanmoins, entre le muret et la ferronnerie de l’autre côté.

Et tout à coup, elle a surgi, la seconde main courante, trop basse, en train de gravir cette paroi démesurée. C’est au pied d’une d’une montagne, qu’on mesure sa grandeur, que même sans fanfaronner on comprend son erreur. Si la simplicité est verticale, elle n’est pas pour ceux et celles, que le vide aspire. A chacun, chacune, son raccourci …

Après un demi tour, sans tournis qui blêmit, j’ai atteint la citadelle le lendemain. Sans escalade, il te reste la spirale et j’ai vaqué sur les chemins de traverse, ceux que les vacanciers à pied ignorent, La ballade a été aussi douce que la pente.

Là haut, à côté de l’édifice enfin côtoyé, un cimetière militaire. Il semble qu'une simplification extrême de quelques-uns ne simplifie pas la vie de beaucoup d’autres.

Dans un parc verdoyant, une mitrailleuse, canon levé au ciel, raille un avion, qui a piqué du nez, les jeux d’enfant et les sourires assis les réconcilient. J’aime ce pont sur l’à-pic, qui relie.

La Meuse enrubanne la ville-mosaïque, la citadelle expose ses trésors. Les bonheurs simples se proposent. Cette simplicité, qui repose. Toi aussi, ça te dit ?

Tentative du simple
Tentative du simple
Vincent ALVERNHE

Antoine Emaz dans Cambouis dit : « Extérieur bleu. Intensité du ciel. Rester au plus près du simple. Ne pas s'élever. Alors le plus simple, un volet, une lumière, un feuillage, devient vertigineusement dense, profond. Alors, je suis dans dehors. »

Voilà ce que modestement j'essaie de faire.

Mais la simplicité n'est pas une réduction. On cherche au contraire l'intensité et pas la quantité.

Les images, les mots cherchent à dire le mouvement de l'émotion.

Emaz (toujours) : « Un poème, c'est de la langue sur une émotion qui rend muet. »

Et ce mutisme, ce silence trouve sa place dans le simple. L’effacement.

Je réduis beaucoup mes textes, laisse du vide pour la place du lecteur. Ses propres images, ses émotions.

Ne pas chercher à dire, à démontrer, à expliquer (souvent les textes me surprennent). Essayer d'être au plus près de la rencontre.

S’ajuster pour être juste ?

Poser des énigmes pour dire l'énigme de la vie. Poser des questions pour repousser les réponses qui enferment .

« On n'écrit pas pour faire beau, on écrit pour respirer mieux. » Emaz

I

Aveugle

Une nage ordinaire
attachée par la joie

Dans l’habitude des plies
plonger
aux mille mains

Dans la secousse
Je sens
Crevasse inondée de toi.

II

Il y a trois minutes
j’étais là

Et un air de rien m’a emporté

Ta ruse s’est polie de six galets d’eau

Ta patience se coule d’appels répétés

Et le sable s’éveille sous mes pas
à l’envi.

III

Tout sèche
aux objets trouvés

Au fond du coffre
la poussière

La pensée de ta nuit
avant la chute

La bougie
tes doigts

La vue qui s’efface
à l’usure du tissu.

poèmes simples
poèmes simples
Nicolas PERDU

I

l'univers ?
quoi de plus simple ?
cette formule mathématique qui ne cesse de s'allonger
ces infinis qui se superposent avant de se mêler comme des tresses
ces milliards de nuances d'étoiles regroupées en nuages
ces couleurs éphémères dont le souvenir irradie l'éternité
et de cette complexité tombe
un œuf
juste un œuf

et à la vue de cet œuf
tombe du cerveau barbu de l'astrophysicien
tombe
une émotion
juste une émotion

II

la ville hybride
déploie ses écailles - écrans
les mêmes images paraîssent
sur toutes les façades
sur toutes les fenêtres
sur tous les visages
dans tous les yeux

si tous les regards se dirigeaient vers le même ciel bleu de simplicité
la ville ne ferait qu'une

la ville hybride de villes
hybride de mondes
hybride de solitudes

III

je pose le masque de la simplicité
sur le bureau
il ne ressemble à rien d'autre
qu'une feuille blanche
blanche mais bien opaque à mon goût

j'écris dessus
encre noire
opacité
pourtant
je vois à travers
le masque de la simplicité devenu transparent
me dévoile les visages
le vrai visage des gens
derrière leur masque de peau de paroles et de mensonges

Un cœur simple.
Un cœur simple.
Apolline GARREL

Avertissement préalable : qu’il est long et complexe d’écrire sur la simplicité !

Ce texte est dédié à Marc Millais et Ludovic Charpentier, en remerciement de nos échanges qui l’ont largement nourri.

I

Un homme dans la nuit, les bras levés, jubile et se laisse aller à la joie.

Ayant longuement marché, guidé par une étoile, en compagnie des hommes et des femmes de son village, il a trouvé une étable. Dans l’étable il a vu un enfant. L’homme en lève les bras d’émerveillement. C’est là sa manière de s’incliner. Il exprime son ravissement, il célèbre. Cette posture si visible est spontanée et n’a rien de théâtral.

L’enfant, c’est Jésus. Il est près de sa mère Marie dans l’étable, entouré d’humbles animaux, l’âne et le bœuf, qui soufflent sur son petit corps pour le réchauffer.

L'homme, c’est le simplet du village. On l’appelle le Ravi. « Le Ravi de la crèche », comme l’on dira plus tard.

Cette scène se situe dans un de ces espaces-temps un peu étranges que la tradition et le goût des légendes nous font accepter sans questionnement : c’est en Judée, en une Antiquité à la fois lointaine et intemporelle, et c’est en Provence, pays des pastorales et des santons.

Les pastorales sont ces pièces du théâtre populaire provençal, mettant en scène les personnages de la crèche, de l’annonce par l’Ange de la divine naissance jusqu’à l’arrivée à l’étable.

La Pastorale des santons de Provence, l’une des plus connues, est un bref texte plein d’humour et de fantaisie. Malgré ou peut-être à cause de sa popularité, l’on serait tenté de ne pas la prendre trop au sérieux. Cette œuvre pourrait facilement prêter à sourire – de même que ce Ravi provençal devenu image d’Epinal, personnage obligé de toute crèche provençale qui se respecte, à la fois indispensable et passablement risible.

De ce simplet nous devons bien avouer que ne savons trop que penser : éprouvons-nous de la condescendance devant une foi populaire naïve ou une admiration gênée ?

D’un côté, le Ravi serait un idiot que nous nous sentirions très vaguement obligés de faire semblant de respecter, comme nous parlons parfois de ceux qui ont « l’intelligence du cœur » - pour dire qu’évidemment ils n’ont pas l’autre, celle qui compte, la vraie. A moins qu’accablés de complications en tout genre et nostalgiques d'une simplicité fantasmatique, intellectuels malheureux et tourmentés, nous décidions de voir dans le Ravi l’incarnation de la foi simple et authentique.

Il nous alors revenir au texte, à cette brève et simple Pastorale.

Un village qui dormait est réveillé par un ange tonitruant qui joue de la trompette. C’est pour annoncer la Bonne Nouvelle. Il faut partir, se laisser guider par une étoile. Tout le village s’ébranle, même si les riches et les notables, comme il se doit, commencent par grogner.

Homme du peuple et cœur simple, le Ravi, lui, n’hésite pas.

Mais il ne part pas tout seul : il offre son bras à un Aveugle qui se lamente, infirme qu’il est, de ne pouvoir entreprendre le chemin.

Le Ravi ne se contente pas de cet acte de charité : voulant rendre le trajet plus plaisant et incarné à l’affligé, il lui propose de lui décrire ce qu’il verra le long de la route.

Ce simplet sait observer, et il parle — plutôt bien, apparemment.

Deux autres âmes en peine se mettent en route avec le village : un Meunier accablé du mépris du groupe et du dégoût de lui-même, et un Berger au cœur lourd. Le Meunier s’abandonne à la fainéantise depuis que sa femme bien-aimée l’a quitté. Le Berger n’a plus goût à la vie depuis que son chien est mort, l’unique compagnon de sa solitude.

Tous s’inclineront devant l’Enfant. Mais cela n’empêchera pas les tensions au sein du groupe.

Il est important de noter que le Ravi n’a pas attendu de voir Jésus pour lever les bras. Il le faisait déjà souvent, ce n'est pas Jésus qui le transforme. Il aide par sa compassion, par sa joie, au quotidien, avant même les miracles. Un tel comportement ne manque pas de lui attirer les railleries d’autrui. Pourtant, le Ravi n’est pas à proprement parler rejeté : il a son rôle, bien connu, celui de l’idiot du village, qu’on aime bien au fond, dont la naïveté apporte parfois un vent de fraîcheur, et qui aide à se sentir intelligent.

Ce texte nous pose plusieurs questions : être ravi, est-ce le propre d'un saint ou d'un imbécile ? D'une âme forte ou d'un esprit faible ?

Les deux pieds sur la terre, l’idiot au grand cœur leve les bras au ciel dans un geste qui n'est pas tant d'étonnement béat que d'admiration. Son corps exprime avec constance l'élan qui, selon les normes, se doit de rester encadré, temporaire.

Voilà qui semble frôler l’aberration. Jubiler ainsi n'est-il pas le propre de qui porte des œillères face aux douleurs humaines ? N'est-ce pas être crédule, faible et débile… aveugle ?

Mais il se trouve que ce Ravi est précisément celui qui guide un aveugle et aussi qui se réjouit de la guérison d'autrui. Car, à la fin du texte, un double miracle se produit : le chien du berger ressuscite, et la femme du meunier lui revient ; celui-ci, guéri de sa douloureuse apathie, s’empresse de vouloir se rendre utile et de travailler à nouveau.

« Mais Dieu comme c’est beau un homme qui était malheureux et qui devient heureux ! Un homme qui était fainéant et que l’envie de travailler prend ! »

Telles sont les paroles du Ravi. Son contact avec l’humble et divin Enfant ne le sépare donc pas des autres, mais le relie à eux de façon juste et saine, loin des pressions du groupe.

S’il est simple, le Ravi n’est donc pas pour autant muet. Sa parole est son travail à lui, comme déjà avec l’Aveugle. Et les notables alors de s’indigner : comment ose-t-il célébrer le travail du meunier, lui, le « fada », qui ne fait rien, ne produit rien ? Sinon cette parole d’amour, opposée des propos hâbleurs et faciles, que la mère de Jésus immédiatement remercie, clouant le bec aux esprits chagrins.

Rappelons qu’il s’agit d’un personnage fictif. Que peut-il nous indiquer ? La simplicité comme un idéal, ou un point de départ à élaborer ? Ou une pureté originelle qu'il nous faudrait, tant bien que mal, retrouver ? Ou encore le rappel que la simplicité d’esprit, minoritaire, a droit au respect ?

Le Ravi, face à face avec l’Enfant, ne se regarde ni ne fait attention au regard des autres. C'est pourquoi il n'est pas crédule, ce qui impliquerait d’être influençable. Il incarne une intelligence immédiate qui consiste à reconnaître sans prétendre à tout comprendre, à s'incliner devant l'évidence, sans la confondre avec les fausses évidences comme le ferait l'esprit crédule.

Face à l’Enfant, il est relié à lui tout en se sachant distinct de lui. Il est comblé. Lorsqu’il lève les bras, il ne s’agit pas d’une expérience mystique et des douleurs que celle-ci peut impliquer, entre fusion et souffrance du manque lorsque le Divin se retire ; et encore moins d’une tentative de se faire valoir, reconnaître comme supérieur aux autres.

L’humble Ravi célèbre ce qui est pour lui l’évidence, et qui défie éminemment l’intellect : l’enfant, le bébé sur la paille qu’un Âne, autre figure de l’imbécile, tente de réchauffer, cet enfant minuscule est Fils de Dieu ; et ce paradoxe qu’il ne tente en aucun cas d’interroger l’émerveille.

Le Ravi nous avertit : gare à ne pas confondre la conscience nécessaire de la complexité et le goût, parfois pervers, pour la complication. « Compliquer à plaisir », dit-on parfois…

II

Nous pouvons voir le Ravi comme une possibilité, une certaine attitude devant la foi. Or dans la Bible il en est une autre, qui peut sembler opposée : Saint Thomas, également nommé « Thomas l’Incrédule ».

A la différence des autres apôtres, celui-ci exige de voir et même toucher les plaies du Christ pour être convaincu de sa Résurrection, comme l’illustre un célèbre tableau du Caravage. Thomas, apôtre et saint atypique, est une figure du doute qui, ayant éprouvé la matérialité de la chair ressuscitée, s’incline et finalement croit.

A première vue, les attitudes du Ravi et de Thomas semblent inconciliables : il y a celui qui célèbre tout de suite dans la joie et sans s’interroger ; et celui qui hésite, a peur de l’illusion, fait preuve d’esprit critique, demande à vérifier pour être sûr.

Mais ils n’en ont pas moins un point commun : membres de groupes – les apôtres, la communauté villageoise – ils osent se séparer de ce groupe et ainsi le questionner.

Face au poids du regard des autres, face à la sévérité du regard sur soi-même, il en faut du courage pour oser simplement lever les bras. Le Ravi face à l’Enfant est dans ce rapport au monde simple qu’il avait déjà manifesté face à l’Aveugle. Il s’abandonne aux émotions élémentaires.

Thomas, lui, s’interroge ; sur la Résurrection mais sans doute sur lui-même aussi. Manquant de confiance en Jésus, il redoute sûrement d’être un homme naïf, berné. Une telle attitude produit une sorte de dédoublement : me questionnant, je me sépare, et de moi, et du monde. Je me regarde regardant le monde au lieu de le vivre, et j’en souffre.

Thomas est envahi d’angoisse. Son dédoublement ne peut-il pas alors apparaître comme l’un des visages de la division, cette arme tant prisée du Malin, le diable, étymologiquement « celui qui divise » ?

Il est des temps où se poser des questions n’est peut-être plus la marque de l’intelligence critique, mais celle d’un doute rongeant né de l’amertume et des mauvaises expériences.

Pourtant le questionnement de Thomas, saint comme les autres apôtres, peut apparaître, non tant comme la marque d’une faiblesse de la foi, que comme ce qui relance une dynamique, un questionnement, une saine critique.

Thomas est alors une possible figure du chercheur, qui refuse l’unanimité facile et mimétique.

À la différence du groupe des disciples et du Ravi, cet apôtre a eu peur. Il a douté. Il aurait pu faire semblant de suivre.

Mais il a osé dire sa peur.

Et, dans le tableau du Caravage, Jésus le laisse toucher ses plaies, y enfoncer ses doigts jusque dans les plis de la chair ressuscitée.

Le questionnement de Thomas et le ravissement du Ravi ont alors un effet comparable : évitant l’absorption dans le groupe, ils restaurent un rapport individuel à la foi.

Tous deux, sous deux formes bien différentes, ont en commun l’humilité : reconnaître sa peur, admettre, même si telle n’est pas l’attitude attendue, que l’on aimerait tant avoir des preuves, être sûr de ne pas se faire avoir ; et jubiler dans la joie d’être un homme, créature bien terrestre, qui voit une merveille, et la reconnaît immédiatement, les bras levés.

Peut-être le rapprochement, a priori incongru, de ces deux figures nous montre-t-il alors non tant une dualité, que deux formes de foi que nous serions alors invités, croyants ou non, à tenter de conjoindre face aux grands mystères de la Vie. Croire sans questionner, savoir s’incliner, au risque parfois de la crédulité ; et ne croire que ce que l’on peut voir et toucher, pratiquer l’esprit d’examen, au risque de questionner sans fin le questionnement lui-même et de laisser, sous couvert d’intelligence, la peur, ce mauvais visage du doute, prendre seule les rênes.

Oser être le Ravi et aussi bien Thomas, ces deux types issus de textes, en admettant que pour nous, hors des livres, il y aura nécessité d’une alternance entre les deux, et que cela ne nous sera pas toujours confortable.

Accepter cela le plus simplement possible, sans en nier la difficulté : deux personnages, deux archétypes incomplets, nous montrent alors à leur manière l’unité complexe et belle de notre chemin, sur la terre des vivants.